Le Blog de Ciré KANE

Tuesday, January 26, 2010

je vais vous raconter l’événement qui a le plus marqué ma vie. Il s’est passé en 1974, un peu avant la prière du Asr. je n’avais que 6 ans.
On habitait au quartier Ilot P de Nouakchott, en face de l’ambassade du Pakistan (l’étage en face de l’actuelle Pâtisserie Prince). J’ai tout simplement failli être kidnappé par un maure devant le portail de notre maison.

Si le rapt avait réussi, je serai aujourd’hui un esclave ou un haratine (esclave affranchi mais esclave quand même)
Le bonhomme était un chamelier très petit de taille et avait le dos courbé par on ne sait quel effort. Peut-être qu’à force de se pencher pour agripper des enfants noirs, son dos, usé, avait décidé de se figer définitivement dans cette position du voleur pris en flagrant délit.

Il était habillé d’un court boubou blanc très sale, noué sur le dos et d’un seroual (thiaya) ne couvrant que la moitié des cuisses.

Pour me piéger, il m’avait tendu une pièce de 10 ou 20 ouguiyas, ou un khoums, en tous cas c’était une belle pièce de monnaie argentée qui scintillait au soleil. A l’époque, les dunes du sahara étaient aux portes du centre ville. Pendant qu’il s’approchait de moi, les conseils de ma grand-mère que je ne quittais jamais envahirent ma tête. On revenait fraîchement du Fouta et elle me disait souvent « méfie-toi des adultes que tu ne connais pas, il y a des voleurs d’enfants ici ».

J’ai tenté de prendre la belle pièce avec une marge de sécurité pour filer au moindre geste louche du suspecté. J’ai alors feint de prendre la pièce. C’est à ce moment qu’il a essayé de m’agripper. Mais la feinte avait bien fonctionné et d’un sprint je franchis la porte de la maison. Fort heureusement, il prit peur et n’osa pas en franchir le seuil. Pourtant vingt bons mètres me séparaient encore de la chambre de ma grand-mère.

Dans les années 70, disparaître en plein jour avec un enfant noir dans les bras était d’une facilité déconcertante. Même si la pauvre victime se débattait, les passants auraient interprété les gesticulations désordonnées du gamin comme celles d’un esclave encore un peu rebelle à cause de sa jeunesse, mais qui finira par rentrer dans les rangs après quelques châtiments.

Content d’avoir dribblé le chamelier, j’avais raconté l’histoire avec amusement à ma grand mère qui a du se dire que j’étais vraiment inconscient de ce à quoi je venais d’échapper.

C’est plus tard que j’ai compris en écoutant mes oncles, dont le Pr Saidou KANE, et leurs amis, parler à longueur de journée de politique pendant leurs parties de belote arrosés d’un bon thé chaud.

C’est exactement en 1976, en pleine guerre du Sahara que j’ai été sensibilisé sur les problèmes entre les négro-mauritaniens et les maures. J’habitais au Ksar, au virage EGB.

Je rends un hommage à cette génération « Yéyé », nos aînés qu’on reconnaissait à leurs longs cheveux à la Jackson five, qui par leurs discussions très animées ont fait naître en nous la fibre militante. Eux-même avaient, avec une légère adaptation woodstockienne, repris le flambeau de nos illustres ancêtres : tierno Souleymane Bal, Cheikh Maa El Aïnine, Cheikh Hamahoullah, Sidi Ould Moulaye Zein et tant d’autres braves fils de ce pays.
Je remercie mon oncle Racine KANE, actuellement aux Etats Unis, que j’appelle affectueusement « Professeur ». C’est l’homme qui m’a le plus influencé. Par sa soif de justice et d’égalité, mais surtout de changement des mentalités, Il posait systématiquement un regard critique sur tout ce qui était décrété par la société comme étant immuable. il disait toujours non à tout au point d’en agacer plus d’un. Mais aujourd’hui, je sais qu’il avait la bonne démarche méthodique pour tout repenser.
Cette histoire de rapt d’enfants noirs par des esclavagistes, c’est pour cela que vous avez récemment répondu à un internaute que c’est l’esclavage qui vous a amené à la politique ?
Oui. Je me sens haratine, profondément. Dans ma tête, c’est comme si le rapt avait marché. Et qu’on arrête de dire négro-mauritaniens et haratines.
Les haratines sont des négro-mauritaniens.
Ne sont-ils pas nègres comme Toussaint Louverture ?
Ne sont-ils pas mauritaniens ?

Par contre, je suis d’accord pour dire que c’est une composante à part, qui ne doit pas se laisser instrumentaliser ni par les maures blancs, ni par les autres composantes négro-mauritaniennes. Les haratines représentent au moins 42% de la population mauritanienne. Ils méritent respect et considération.
Je demande à Allah de me laisser voir le jour où la Mauritanie sera présidée par un haratine.

Je demande aussi à certains halpulaars d’arrêter de croire que ce sont les haratines qui les ont massacré en 1989.
Ceux qui ont donné des coups de bâton ou donné la mort étaient de simples exécutants d’ordres émanant d’un Etat raciste.

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